gémissements dans toutes les pièces. Il ne s'est pas lavé, ne s'est pas rasé, et a passé de longues heures à s'hypnotiser dans le miroir de la salle de bains dont l'éclairage violent lui dessine déjà un faciès anthropométrique. Le "mobile" ? ça n'a pas d'importance ! ce n'est que de la raison appliquée à de l'instinct : celui de se débarrasser de ce qui gêne, ou mieux encore, ce vieil instinct de fauve qui est là, tapi dans chacun de nous. Vous n'avez jamais joué avec votre arme de service en imaginant que..? Non ça non plus. Un matin, ou bien un soir, n'importe quand, au jour et à l'heure dont il s'est persuadé qu'ils étaient propices, il s'est levé d'un bond, de son lit, de son fauteuil, d'où vous voudrez. Il s'est lavé. Il s'est rasé. Il s'est offert un "after-shave". Les vrais assassins sont toujours propres. Ce sont des samouraïs sur le point d'accomplir le "Sepuku". L'assassinat est une espèce de suicide rituel : on s'en va tuer une image de soi que s'est forgée un autre. Ce n'est pas l'autre que l'on efface, c'est le reflet qu'il donne de soi-même. Il a endossé l'habit de circonstance. Blouson de cuir, pardessus, ou "trench-coat " tout dépend du milieu. Il a empoché son arme. On ne tue pas toujours avec une arme, mais l'intention y est : les seuls poings serrés, enfoncés dans les poches d'un Loden, pour le tueur, sont coutelas, pistolet, grenade. Il est parti pour son rendez-vous avec la mort. Celle d'un autre. Celle de son ennemi. Peut-être une femme. Les femmes ? Non ! ce ne sont que de piètres assassins. Calculatrices et organisées pourtant, mais victimes de leurs émotions elles ne sont jamais que de simples meurtrières aussitôt bourrelées de craintes et de regrets sinon de remords. Au moment décisif, l'instant le plus important de son existence, plus important que pour sa victime qui ne fera jamais que mourir, à ce moment-là, que, peut-être, vous connaîtrez un jour Monsieur le Brigadier... Non ? vous ne croyez pas ? Ou alors en service... A ce moment-là, sa tête se vide entièrement. Comme un lavabo qu'on débouche, comme une cuvette de W.-C.. qui se siphonne. Il ne reste que les sens primordiaux : des yeux qui remarquent le moindre détail, des oreilles qui, si elles le pouvaient s'orienteraient, des narines pincées, attentives à ne pas expirer bruyamment mais à respirer convenablement, des mâchoires figées avec des boules de muscles qui jouent au niveau de l'articulation, des dents serrées qui ne laisseront pas échapper le moindre bruit de déglutition. Il n'y a plus qu'un ensemble fonctionnel pour diriger une main qui ne tremble pas. Je sais tout cela. Je l'ai vécu. Je vous vois étonné ? Ne croyez pas que la douleur m'égare ! d'ailleurs, je n'ai pas mal. Une balle tout près du coeur, je vous assure, ça ne fait pas mal. ce n'est pas comme des os fracassés... De quoi je parle ? Mais voyons, de l'assassinat manqué que j'ai perpétré, voici quelques années sur la personne de mon associé ! Je l'ai poussé dans les escaliers en béton de notre immeuble. Il a dévalé cul par-dessus tête trois étages, mais il n'était pas mort. Seulement hémiplégique. Apparemment ça n'empêche pas de se servir d'un fusil à lunette ! Peut-être que la position assise n'est pas idéale, et que c'est pour ça qu'il m'a un peu raté. Il aurait dû viser à la tête, mais je suppose qu'il faut un courage peu commun pour éclater la tête de quelqu'un, même quand on a ruminé sa vengeance pendant des mois de souffrance. Pourquoi avais-je voulu le tuer ? c'est une autre histoire, Monsieur le Brigadier, vous la lui demanderez. Moi je crois bien que je n'aurai pas le temps de vous la raconter, l'hôpital n'est pas loin mais je sens que je serai mort avant d'y arriver.

 

 


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