Barnabé le nain était malade. Il était livide sous sa crasse, et son odeur avait quelque chose de plus affreux que d'habitude. Dans la cave de l'immeuble voué à la démolition qui leur servait de refuge nocturne, ses compagnons compatirent à leur manière. Wenceslas le polak offrit un coup de gnole, Yvon le marin s'enquit de la nature de son dernier repas, Ahmed, généreusement lui appliqua une page du Coran sur le ventre, tandis que Pierre lui tapotait l'épaule pendant que Barbara, en murmurant, laissait courir ses mains sur tout son corps. A part ça, c'était une soirée banale, on tria des déchets, on s'enivra de vinasse, on s'engueula sans conviction, et à la fin, Barbara s'offrit à la ronde sans susciter d'enthousiasme particulier. Vers minuit le nain balbutia :
   - "Merde ! que j'ai mal". Sur ce il mourut.
   - "V'la qu'il est mort décréta Wenceslas.
   - "Polak, on l'a bien vu qu'il était mort ! gronda Yvon.
   - "J'suis pas Polonais ! j'suis Russe ! Ukrainien même, de sang noble ! monsieur le Breton..."
   Il aurait continué sur ce ton pendant longtemps si Pierre, prenant les choses en main, ne l'avait pas interrompu :
   - "On va pas le laisser là, il puait déjà beaucoup vivant, alors à l'état de cadavre !..
   - "Faut lui faire des funérailles ! beugla le Polak
   - "Ouais ! lui rendre un dernier hommage bafouilla le Marin
   - "Confier sa dépouille à la terre de ses ancêtres et son âme à Dieu chantonna l'Arabe.
   - "On n'a pas de sous Barnabé, confia Pierre au mort, mais je sais un cercueil qui t'ira comme un gant. Polak ! passe-moi un sac poubelle, un grand gris solide, pas celui là ! il est plein de trous ! donne-m'en un neuf et sans ronchonner ! Voilà ton linceul Barnabé. Aide-moi Barbara.Venez."
   Ils sortirent de la cave pestilentielle. Les ivrognes suivaient leur géant de chef qui avait balancé le cadavre empaqueté du nain sur son épaule et soliloquait en marchant vite dans la nuit froide.
    - "Barnabé, petit camarade de misère, tu es né dans la gadoue, tu as vécu dans la gadoue, tu étais le meilleur crocheteur, le plus habile des récupérateurs, le plus puant des bouseux de la grande décharge, Barnabé ! je te jure que c'est là ta place, pas au cimetière dans la fosse commune ou dans une tombe de riche, à la gadoue Barnabé, Mais en grande pompe !"

 


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